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La Martinique m’habite, me traverse et me donne donc de la force

Written by on 19 avril 2020

Avec « Soley » Grégory Privat accompagné de Chris Jennings à la basse et de Tilo Bertholo à la batterie signe un répertoire plus éclectique que jamais et explore sa propre voix à la façon d’un instrument. En convoquant l’électronique et les musiques caribéennes au potentiel du jazz, il affiche une grande liberté d’expression révélant ainsi une maturité alliée à une profondeur, de celles permettant l’élévation. « Soley » est une pure merveille.Vous avez commencé le piano très jeune à cinq ans. Pourriez-vous revenir sur votre intérêt pour le jazz et la trajectoire qui vous a amené vers le jazz ?
J’ai commencé le piano à cinq ans et les cours à six ans. Je débute avec un apprentissage classique puis m’oriente naturellement vers le registre jazz. Dans un premier temps, j’ai eu envie de faire comme mon père, du piano, l’instrument m’a tout de suite intéréssé. Mon père était fasciné par le jazz. Très tôt, j’ai eu envie de m’orienter vers l’improvisation jazz, mais je me souviens qu’au départ je n’arrivais pas à le formuler. J’ai donc dit à mon père que je voulais arrêter le piano. Cela l’a assez perturbé. En réalité, je voulais arrêter le classique, m’en défaire pour commencer à improviser. Ce fut un long questionnement et une véritable recherche. Qu’est-ce que l’improvisation ? Qu’est ce que cela engage de s’accompagner à la main gauche et de faire une improvisation à la main droite ? C’était une volonté vraie de créer ma propre musique comme une direction qui s’imposait à moi et que je devais honorer.

Vos années de jam session (lieux de rencontres avec des musiciens) vous ont permis de vous révéler et de démarrer votre carrière, quel est votre parcours ?
Je n’ai pas du tout eu le parcours habituel à savoir le conservatoire etc… J’ai fait un atelier de musique au lycée Bellevue. C’est là que j’ai commencé à jouer mes propres compositions avec d’autres élèves musiciens. Au lycée, nous avions même enregistré un album, nous sommes allés dans un studio d’enregistrement… J’ai une formation d’ingénieur à Toulouse puis à Paris. Durant ce temps d’apprentissage scientifique, j’ai toujours gardé des liens très fort avec la musique, en participant à des jam sessions ; j’ai animé des jams et créé mon réseau. Trio Ka a été le premier groupe avec qui j’ai joué. Puis, il y a eu une première maquette qui a donné lieu à un autre album avec d’autres musiciens dont Sonny Troupé et son approche de la musique avec le Ka en 2009. Cette année a marqué le début de ma carrière proprement dite de musicien.

Votre père vous a influencé mais avez-vous eu un mentor ?
Michel Petrucciani a été mon mentor. C’est lui qui m’a donné l’envie d’aller dans cette direction.
Petrucciani a réussi à faire des ponts entre les genres grâce à la mélodie, ce qui fait que même si on ne connait pas le jazz, la mélodie fonctionne comme un liant permettant d’appréhender mieux le genre. Il y a un thème, puis après une improvisation…

Comment avez-vous abordé un pianiste comme Thélonius Monk ?

Je l’ai compris plus tard. Sa démarche est très moderne, très affirmée dans le style et sophistiquée dans l’approche de l’harmonie.
« La musique est libre, elle l’a toujours été et le sera toujours »
Qu’entendez-vous par improvisation et quelle place lui accordez-vous ?
Je suis passionné de musique. Des gens comme Debussy, Bach, Chopin… connaissaient très très bien l’harmonie et improvisaient aussi. C’est dire combien l’improvisation a toujours existé ! Aujourd’hui dans les conservatoires, comme le nom l’indique, on conserve la musique. Mais il faut garder en tête que la musique est libre, elle l’a toujours été et le sera toujours. On parle généralement d’improvisation pour signifier que le musicien ne serait pas libre et perdrait des libertés s’il ne tendait pas vers l’improvisation. Or l’improvisation n’est pas un genre musical. C’est comme un texte. Prenons le champ lexical de la prose sur la mer par exemple. Pour la musique, la mer est un accord. Prenons toutes les notes correspondant à cet accord… On peut broder sur des millions de mélodies pour exprimer cet accord en sortant de la gamme référente. Etre intéressé par l’improvisation, c’est être intéréssé profondément par la musique dans sa globalité et c’est pour cela qu’on ne peut pas se passer d’improvisation.

Que souhaitiez-vous exprimer dans ce premier album « Ki Koté » ?
J’avais le désir profond de dire qui je suis à travers mes compositions. Mais il me fallait aussi y inscrire cette identité antillaise qui me caractérise et c’est pour cela que j’ai tenu à le faire avec des mucisiens issus aussi de la culture antillaise.

En 2013, vous proposez « Tales of Cyparis », puis après, vous enchaînez sur deux autres albums : « Luminescence » puis « Family Tree »…
Ce projet « Tales of Cyparis » est lié à une histoire de résistance et de résilience aussi, celle de Cyparis. Trente mille personnes ont péri à l’éruption de la Montagne Pelée. C’est une histoire qu’on a envie d’illustrer. Elle est assez étrange… « Tales of Cyparis » est un album que je ressortirai car il est introuvable aujourd’hui. Comme je n’ai pas investi financièrement dans cet album, je suis pieds et mains liées. Sans investissement je ne peux pas reprendre les droits, c’est pourquoi je pense sortir prochainement une nouvelle édition de cet album sous la forme d’une version remasterisée.
« Luminescence » : Je l’ai créé avec Sonny Troupé et ce fut tendu parfois du fait de nos fortes personnalités à tous deux mais il y a eu une bonne cohésion musicale et nous avons eu du plaisir à le faire. Aujourd’hui, nous avons pris chacun deux directions différentes mais envisageons prochainement de réaliser une version nouvelle de cet album. Après cette collaboration avec Sonny, j’ai voulu m’affirmer sur la création d’un album trio aux couleurs très jazz, mais aussi avec une approche de la musique traditionnelle antillaise. Aussi, j’ai eu le fantasme de faire un album trio comme tous les grands pianistes. Avec Tilo Bertholo, j’ai trouvé un musicien martiniquais qui a la force des batteurs américains de jazz et en même temps qui maîtrise parfaitement la culture caribéenne, ce qui a permis d’aller vers d’autres sonorités, influences, comme le zouk et même la dance hall. J’ai toujours tenu à ce que ma musique reste ouverte à des influences très larges et très différentes.
« Je crois que j’aime assez les challenges et je fais vraiment confiance en mon instinct »Vous faites preuve d’une combativité farouche pour rester maître de votre vision. Vous vous êtes désolidarisé du label allemand « ACT » afin de rester libre de votre création et vous avez créé votre propre label pour réaliser ce nouvel opus « Soley ». Par quelle trajectoire êtes-vous passé ?
Le label allemand « ACT » recherchait une continuité de « Family Tree » avec l’album « Soley » qu’ils n’ont pas du tout retrouvé et ce fut compliqué pour moi de sortir quelque chose sous cette édition. Du coup, j’ai préféré créer mon propre label dans le but de maîtriser totalement la création et aussi pour signer d’autres musiciens. J’ai eu envie d’aller davantage dans une direction électrique avec l’utilsation du clavier. C’est toujours Tilo Bertholo à la batterie qui utilise des pads pour faire des séquences. Chris Jennings se sert de sa contrebasse avec beaucoup de pédales pour changer le son de son instrument. J’utilise pour ma part le son différemment et sors de ma zone de confort en me servant de ma voix comme d’un instrument. Donner une telle place au chant était assez stimulant, étant identifié comme instrumentiste. Je crois que j’aime assez les challenges et je fais vraiment confiance en mon instinct. Je pense qu’il y a quelque chose de brut dans la voix humaine que je tenais absolument à exploiter dans cet album.

Diriez-vous que l’instrument n’a pas suffi ?
Oui, le clavier n’a pas suffi à exprimer ce que j’avais à dire. Sur cet opus, la voix est vécue telle une extension de l’instrument. C’est comme s’il fallait trouver d’autres supports pour exprimer quelque chose de bien précis. Incontestablement, la participation physique, corporelle a été très dynamisante – j’ai eu besoin que la musique passe à travers tout mon corps.

Comment qualifieriez-vous le titre « Le pardon » associé à cet ensemble ?
« Le pardon » commence avec une introduction de sonorités de la musique classique. J’accompagne le thème et nous arrivons sur le morceau proprement dit pourvu de cette basse qui tourne à la façon d’une transe, avec derrière un rythme de carnaval ou même de rara haïtien. J’ai tenu à mélanger ces deux thèmes contrastés : classique très aéré voire élastique et liesse populaire suivant l’idée d’extrêmes se rejoignant. Soit, le résultat de la population antillaise, produit de l’esclavage… de la rencontre de mondes extrêmement différents, ayant généré à la base une abomination qui a produit elle même un résultat édifiant : la lumière, la population antillaise. C’est l’idée que j’ai eu envie d’exprimer sur ce morceau au travers duquel cette transe contient la notion de transcendance de cette blessure. Elle est associée au pardon après la blessure et la haine… pour guérir. « Soley » en résulte, c’est une sorte de grande pièce avec plusieurs parties. La tonalité de l’ensemble est la même.

Quelle est votre relation à la Martinique ?
J’ai quitté la Martinique à vingt ans pour faire des études à Toulouse. Ma période adulte, je l’ai passée principalement en France. Mon enfance a eu lieu en Martinique et j’ai toujours cette frustration et ce manque car je reste souvent très peu de temps en Martinique quand j’ai l’occasion d’aller y jouer. Pour être honnête je ressens une réelle frustration à l’endroit de la Martinique et d’un autre côté, elle représente souvent une source d’inspiration pour l’écriture de ma musique. Elle m’habite, me traverse et me donne donc de la force. Ce sont des images d’elle qui me viennent à l’esprit quand je compose ; des moments, des lieux, comme la maison où je passais des vacances au Carbet, les ruines de Saint-Pierre, les fêtes de famille. On dit qu’il y a de la mélancolie dans ma musique. Je pense qu’au niveau des premiers albums, il y a quelque chose de cet ordre-là. Il s’agit d’une vraie déchirure quand on quitte son île pour aller vivre dans un pays étrange, étranger à nous-mêmes. La Martinique c’est la France certes, mais c’est une autre culture. On arrive avec un accent, les gens ne nous comprennent pas tout de suite. Inconsciemment un travail de perte d’accent s’opère dans le seul but d’arriver à se faire comprendre. Je peux qualifier ce passage de la Martinique vers la France de traumatique.

Ressentez-vous des doutes et des interrogations dans l’exercice de la mise en place de votre label fraîchement né ?
Oui il y a eu des doutes et des interrogations. « Family tree » est peut-être l’album le plus conventionnel dans le registre jazz. « Soley » est un répertoire très particulier qui démontre une volonté affichée de casser clairement les codes. C’est une première vision de ce que j’ai envie de faire et j’irai certainement plus loin


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